Entretien avec Frédéric Montoya, Président de la FFRandonnée
Frédéric Montoya, Président de la FFRandonnée, a donné en décembre 2025 une interview pour le média Enlarge Your Paris à l’occasion du premier salon Paris Rando Nature se tenant fin janvier 2026 à Paris, au Parc Floral. La discussion a porté sur les enjeux politiques, économiques et environnementaux auxquels fait face la pratique de la randonnée aujourd’hui.
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Extraits de ses propos :
Avant, ce qui était tendance, c’était la soirée du samedi soir. Aujourd’hui, c’est de se retrouver le dimanche matin au départ d’une gare francilienne pour aller marcher
Frédéric Montoya, président de la Fédération française de randonnée pédestre, revient sur l’essor spectaculaire de la marche, l’arrivée de nouveaux publics et le travail colossal – et largement méconnu – des bénévoles qui entretiennent 226 000 kilomètres de sentiers. Une pratique de masse, écologiquement vertueuse, mais encore largement invisible dans les politiques publiques. Entretien à l’occasion du premier Salon Paris Rando Nature, fin janvier au Parc Floral.
Propos recueillis par Vianney Delourme, Président et responsable du développement du média Enlarge Your Paris.
On parle beaucoup d’un boom de la randonnée. Qu’est-ce que disent les chiffres ?
On mène une enquête tous les quatre ou cinq ans. En 2021, au sortir du Covid, on comptait 27 millions de marcheurs occasionnels en France et 4 millions de pratiquants réguliers.
La dernière enquête, menée par Sport et Cycle, indique qu’on est passé à 30 millions d’occasionnels et 5 millions de réguliers. C’est massif.
Et côté profil des pratiquants ? Ça rajeunit, non ?
Oui, très clairement. On observe un regain d’intérêt pour l’itinérance, porté notamment par des publics plus jeunes. Récemment, j’ai vu une vidéo d’un influenceur de 25-35 ans qui disait quelque chose de très parlant : « Avant, ce qui était tendance, c’était de faire la soirée du samedi soir avec les copains en boîte. Aujourd’hui, ce qui est tendance, c’est de se retrouver le dimanche matin au départ d’une gare francilienne pour aller marcher quelque part. » Ce n’est pas qu’une image : le dimanche matin, dans les gares parisiennes, il n’y a pratiquement que des randonneurs.
Vous avez lancé l’application Ma Rando il y a deux ans. C’était pour ce public plus jeune, moins présent dans les clubs ?
Pas uniquement. On pense évidemment à nos adhérents, mais aussi à ces néo-randonneurs. Et en réalité, à tout le monde ! C’est vrai que nous sommes arrivés tardivement sur ce marché. Notre principale concurrence, c’est Visorando, qui est très fort, avec un site collaboratif très bien fait. Ce qui nous distingue, c’est que nos 10 000 parcours sont balisés, entretenus, avec une altimétrie d’une précision inégalée. Aujourd’hui, Ma Rando a franchi le cap du million de téléchargements.
Peu de gens savent que la Fédération entretient les sentiers…
C’est notre travail invisible. La Fédération française de randonnée entretient 226 000 kilomètres de sentiers sur tout le territoire national et les outre-mer, grâce à 9 500 bénévoles baliseurs. Récemment, un jeune influenceur s’est intéressé à la randonnée et a demandé à participer à une séance de balisage. On l’a emmené sur le terrain. Sa vidéo a été vue 700 000 fois. Cela montre qu’il y a un véritable intérêt dès lors qu’on explique ce travail.
L’afflux de nouveaux pratiquants pose-t-il des problèmes ?
Oui, il y a des dérives. Un responsable du parc des Écrins me racontait qu’autour du refuge de la Muzelle, un soir de l’été dernier, il y avait près de 200 tentes, dont une dizaine abandonnées avec tout le matériel. Les gens achètent une tente, deux ou trois duvets pour une centaine d’euros et, plutôt que de redescendre, laissent tout sur place. C’est de l’hyperconsommation, une forme d’instagramisation de la randonnée.
La surfréquentation de certains itinéraires emblématiques devient aussi un sujet…
C’est un réel problème. Prenez le GR 34 en Bretagne ou certaines îles. Il y a trois ans, Belle-Île a refusé notre trophée du GR préféré des Français parce qu’elle accueillait déjà trop de monde. Le cirque de Gavarnie est surfréquenté, avec des gens en tongs ou en espadrilles, alors qu’à côté, le cirque de Troumouse est pratiquement aussi joli et presque désert. En Île-de-France, l’exemple des 25 Bosses, en forêt de Fontainebleau, est parlant : le site est aujourd’hui fermé pour réhabilitation. Trop de passages, la terre est compactée, les arbres souffrent.
Comment réguler sans interdire ?
Je suis partagé. Peut-on empêcher les gens d’aller voir une carte postale ?
Aux États-Unis, dans les parcs nationaux, ils ont mis en place des permis, des loteries, des créneaux horaires. C’est aussi ce qui a été fait dans les calanques en France, avec une jauge à 250 personnes en période estivale.
Cet été, j’ai randonné à Madère, un territoire extraordinaire. L’accès à certains sentiers est payant à certaines heures : 3 euros. Ce n’est pas dissuasif, et tout le monde s’acquitte de son écot sans difficulté.
En France, la gratuité de l’accès aux sentiers est un privilège qu’on ne mesure pas toujours…
Exactement. Et nous faisons face à une raréfaction des finances publiques. Beaucoup de départements sont exsangues. Quand ça va mal, ce sont le sport et la culture qui souffrent en premier. Certains comités départementaux ont aujourd’hui des salariés en difficulté. En 2026, nous lancerons une grande campagne de dons. Vous savez, sur les plages, il y a parfois une petite tirelire pour la SNSM. On donne facilement 2 euros parce qu’on sait que ces gens sauvent des vies. La démarche sera la même : multiplier les QR codes au départ des itinéraires emblématiques pour que les randonneurs prennent conscience du travail accompli.
La randonnée souffre-t-elle d’un problème de visibilité politique ?
En février 2025, j’ai rencontré la directrice des Sports au ministère. Je lui ai expliqué que nous comptions 27 millions de pratiquants et près de 10 000 bénévoles qui entretiennent, sentier après sentier, leur propre “stade”. Elle m’a répondu : « Oui, c’est très bien, sauf que vous ne remplissez pas les stades le dimanche. » J’ai pris un coup derrière la tête. Notre pratique est diffuse, elle ne fait pas de bruit, contrairement à un PSG–Marseille. C’est tout le paradoxe de la randonnée : une pratique de masse, peu coûteuse pour la collectivité, bénéfique pour la santé et les territoires, mais largement sous-estimée politiquement.
Vous placez le développement durable en tête de vos priorités. Pourquoi ?
Pas parce que c’est tendance. Dans le sport, 80 % de la décarbonation repose sur les transports. La randonnée, notamment en Île-de-France avec les parcours de gare à gare, est très vertueuse de ce point de vue. Aujourd’hui, on fait aussi passer les GR dans les villes et les villages, alors qu’ils les contournaient auparavant. Cela contribue directement au développement économique local.
La randonnée rajeunit, mais garde une image CSP+. Comment élargir ?
C’est un autre chantier majeur. L’inclusion du handicap, bien sûr, mais aussi l’inclusion socio-économique. Les habitants des quartiers populaires ne sont pas très présents dans nos clubs. Dans ces territoires, la marche est souvent associée à une contrainte, pas à un loisir. Il y a un véritable contre-récit à construire.
Pourquoi la Fédération est-elle partenaire principal du Salon Paris Rando Nature ?
C’est une belle histoire. Nous travaillons déjà avec les organisateurs sur le Salon du Randonneur de Lyon, et nous avons décliné le format à Paris. Certains s’interrogent sur l’opportunité d’un salon fin janvier, mais quand on prépare son printemps ou son été de randonnée, c’est précisément à ce moment-là que tout se joue. Personnellement, je m’y prends dès début décembre pour organiser mes séjours.
Paris Rando Nature, un moment stratégique
Au-delà de l’événement grand public, Paris Rando Nature se veut un espace de débat et de pédagogie, à un moment où la randonnée se situe au croisement de nombreux enjeux : santé publique, transition écologique, inclusion sociale et aménagement des territoires. Dans un contexte de forte attractivité mais de moyens contraints, le salon entend aussi rendre visible ce qui ne l’est pas assez : le rôle central des sentiers, des bénévoles et des acteurs locaux dans nos modes de vie quotidiens.